Hommage à Dominique DARBOIS

Dominique Darbois, photographe (1925-2014)

Photographe des enfants du monde. Éternelle combattante.

Par Françoise Denoyelle

Jusque dans ses dernières années Dominique Darbois vous accueillait l’œil vif, la voix ferme, la tête pleine de projets, l’éternelle cigarette à la main. Elle n’avait rien perdu de cette énergie au service de valeurs trempées dans des combats qui commencèrent avec la résistance. La guerre terminée, C’est en faveur de la liberté des peuples qu’elle milite. Entre temps, elle est devenue photographe, arpentant le monde avec ses appareils. Le 7 septembre 2014, elle a tiré sa révérence, laissant une œuvre originale par la qualité de son regard et la richesse des sujets abordés.

Dominique Sabret-Stern est née le 5 avril 1925 dans une famille juive alsacienne. Elle était la fille de Philippe Stern, grand spécialiste des arts asiatiques, et de la romancière, Madeleine Sabine. Résistante, elle participe aux Forces françaises libres dès 1941. La jeune fille des beaux quartiers, elle avait alors 16 ans, est arrêtée avec sa mère par la Gestapo et emprisonnée au camp de Drancy, en 1942. Elle y survivra pendant deux ans en se présentant comme infirmière, sauvant ce qui peut l’être, se rendant indispensable, poursuivant sa résistance. Le camp ouvert, elle participe à la libération de Paris.  Cette terrible épreuve la marque définitivement. Elle ne sort pas indemne de Drancy. Ses valeurs d’humanisme, d’engagement personnel en sont renforcées, mais comment vivre après tant de calvaires, de rendez-vous avec la mort ? Comment utiliser ce « rab de vie » ? En 1945, sous le pseudonyme de Dominique Darbois qu’elle conservera toute sa vie, elle trafique ses papiers pour se vieillir de cinq ans, intègre l’armée régulière pour le front de l’Est où elle assiste un opérateur radio et participe à la reconquête de l’Alsace-Lorraine. La France libérée, elle part pour l’Indochine et le Tonkin, non pas comme correspondante de guerre, mais comme engagée et à ce titre devient sous-lieutenant. À Hanoi au service du chiffre, à Haiphong pour évacuer les civils, elle revit des scènes déjà connues. Médaille de la résistance, croix de guerre, Dominique Darbois a déjà vécu plusieurs vies, elle n’a qu’une vingtaine d’années.

La guerre terminée, les études interrompues depuis si longtemps, il lui faut trouver un travail. Elle devient l’assistante du photographe Pierre Jahan qui l’initie au métier de 1947 à 1948. Et quelle initiation ! Rigueur, travail et poésie.

Elle rencontre alors Francis Mazière, un acteur en mal de voyages et d’aventure. Avec le cameraman Wladimir Ivanov, ils montent une expédition en Amazonie et en Guyane. Elle en rapporte toute une moisson de photographies. Quatre livres : Parana le petit Indien (1952), Les Indiens d’Amazonie (1954), Mission Tumuc-Humac (1954), Yanamalé village of the Amazon et des publications dans la presse française et étrangère la font connaître. Le premier ouvrage est traduit en huit langues.

Dominique Darbois commence un travail sur l’enfance du monde et une collaboration, (1952-1978), avec les éditions Fernand Nathan. La collection « Enfants du monde », images et textes de Dominique Darbois, initiée par Claude Nathan, propose en vingt publications un tour de la planète non pas comme une ethnologue, mais comme une photographe allant à la rencontre d’un regard, d’un monde où les enfants ne sont pas tous égaux. Un univers assez loin d’une vision flatteuse de la condition humaine. De la prise de vue au tirage, elle travaille sans relâche, arpente plus de cinquante pays.

Le monde de l’enfance oui, mais pas seulement. En Chine, où elle photographie les débuts du communisme, elle s’intéresse aux transformations du monde, aux luttes de libération Elle rencontre Francis Jeanson. Et de nouveau la résistance, la clandestinité, la justice à ses trousses. En 1960, paraît en Italie Les Algériens en guerre. Un reportage sur le maquis et les camps d’entraînement du FLN en Tunisie. Un brulot interdit en France

À Cuba avec Fidel et Raoul Castro, en Algérie où le pétrole coule à flot, en Afghanistan où elle photographie, au musée de Kaboul, ce qui sera bientôt la seule trace restante de chef d’œuvres détruits, elle s’intéresse au monde qui bouge comme aux civilisations anciennes. Elle publiera bien plus tard : Kaboul, le passé confisqué. Trésors du musée de Kaboul, 1931-1965 (2002). Dominique Darbois engrange des travaux de commande, comme tous les grands professionnels, mais aussi beaucoup de photographies plus personnelles prises avec son Rollei qu’elle aime particulièrement. « Avec lui, on regarde, on ne vise pas. »

Alors qu’elle pourrait ranger ses appareils, gérer ses archives, une nouvelle fois, elle s’engage au côté des femmes en France, mais aussi en Afrique. Elle publie alors Afrique, terre de femmes (2004). Elle parraine des enfants au sein de la Chaîne de l’Espoir, toujours sur le front des plus démunis. En 2004, elle est l’une des premières photographes à soutenir la défense des fonds de Kertész, Bovis, Voinquel… après la dissolution de Patrimoine photo.

Photographe sans rivages autre que celui de la liberté, femme d’exception au regard sans complaisance et d’une extrême retenue, son dernier livre, Terre d’enfants (2004) avec un texte de Pierre Amrouche est son ultime salut à la vie.

Françoise Denoyelle,
11 septembre 2014

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